Depuis quelques saisons les blogs de mode montent en puissance. C’est le cas de The Sartorialist. Ce site est un vrai témoignage de styles. Après la télé réalité, voici la mode réalité. Attention vous êtes photographié. Mais qui est… THE SARTORIALIST ?
Les créateurs comme les consommateurs semblent de plus en plus influencés par la rue. J’ai l’impression que les filles, par exemple, s’inspirent davantage de Kate Moss et de son style sur les photos où elle sort de chez elle que lorsqu’elle défile sur un podium. Votre blog, The Sartorialist, est un vrai témoignage de styles. Avez-vous conscience de votre influence ? Avant, on regardait les magazines pour connaître les tendances. Aujourd’hui on regarde vos photos.
Scott Schuman. Les gens dans la rue ont toujours été photographiés. Mais je viens du monde de la mode et mon regard est différent. Je ne fais pas juste du reportage ou du témoignage, je photographie une coupe particulière, un look, une émotion. Je shoote d’une manière romantique. Je cherche des personnes qui ont une aura. Je ne photographie pas que le vêtement, je cherche aussi la pose d’une personne, son allure, sa silhouette. La lumière a aussi son importance. Sur les podiums on ne voit qu’une collection où les modèles portent du total look. Ce n’est pas la réalité de la vie. Je crois que les gens aiment voir aujourd’hui la mode dans la vie de tous les jours. Les gens mélangent et s’approprient celle-ci à leur manière et c’est cette individualité qui m’intéresse. Récemment j’ai vu certaines de mes photos sur les murs du dernier défilé Lanvin. Ca m’a touché, cela montre que de nouveau la rue influence le monde du luxe.
Votre blog connaît un vrai succès. Et vous êtes devenu rapidement célèbre. La mode aime créer des personnages et vous en êtes devenu un. C’est drôle de voir qu’aujourd’hui ceux qui vont aux défilés s’habillent de façon très calculée dans l’espoir d’être photographiés par vous ! C’est la rançon de la gloire ? Peut-être… Mais en tout cas cela ne me change pas.
C’était un compliment. La mode est faite pour ça : s’amuser, changer de look, être vu, séduire… Oui. Récemment, j’ai participé à une campagne de pub pour Gap et le photographe me disait que pour être cool sur les photos il suffisait de mettre un tee-shirt gris et un gilet. Mais je ne suis pas d’accord car la mode est bien plus vaste. Eh oui, elle est faite pour séduire et s’amuser… Le basic peut être ennuyant. La mode c’est une prise de risques, on exprime à travers ses vêtements des couleurs ou des proportions.
J’ai toujours eu l’habitude de dire qu’être cool venait de soit. Aucun vêtement ne vous le fera devenir, si vous ne l’êtes pas déjà. C’est la différence entre l’être et la paraître. Oui, tout à fait d’accord. ais je ne photographie pas que des gens cool. Au contraire, j’aime porter mon regard sur les dandys, les extravagants, les timides, les bizarres etc. Je trouve cela plus intéressant et touchant. C’est vraiment l’humain que je cherche à travers les vêtements.
Ce qui me plait aussi dans votre travail, c’est qu’il y a encore quelques années tout le monde ne regardait que les personnages phares et excentriques des défilés alors que vous, vous vous intéressez à toutes sortes de public, les jeunes stylistes, les assistants, les journalistes, les étudiants, les personnes d’un certain âge… J’aime votre curiosité qui va de l’esthète japonais adolescent au vieil homme milanais. D’autre part, avec la crise on a l’impression que les règles changent. La nouvelle génération change de look comme de chemises et mélange les marques chères avec celles qui le sont moins. On s’ennuie plus rapidement. Est-ce le diktat du look à tout prix ? C’est vrai mais ça rend mon travail d’autant plus amusant. Je connais certaines personnes qui pendant une journée de défilés vont se changer trois ou quatre fois. ON voit apparaître une mode « jetable » mais cela renforce également les marques qui misent, elles, sur la qualité pour justifier le fait d’appartenir au luxe. En fait, j’aime ces contradictions car le monde du luxe va devoir rêver davantage. Et pour cela expliquer comment un sac ou une paire de chaussures peuvent être fait main. L’industrie du luxe va aussi devoir faire oeuvre de pédagogie en éduquant ces nouvelles générations à la tradition, au savoir-faire.
C’est une vision optimiste tant les nouvelles générations semblent ne croire qu’à l’apparence et à elle seule ! Vous êtes dans le milieu de la mode depuis les années 90. N’avez-vous pas le sentiment que ces générations reprennent la mode des années 80 en pensant l’avoir inventée ? Non, je crois que c’est le propre des jeunes gens qui ne se sont pas encore trouvés : ils mélangent, récupèrent et inventent. C’est un cycle normal.Beaucoup de personnes disent qu’il faut être mature et bien dans sa peau pour avoir du style, un style. Cela est partiellement vrai. Quand on est jeune, on se cherche et ce sont aussi à ces moments là de l’existence que l’on se crée des looks très fort car on n’a pas encore décidé quel rôle on jouera dans la société. Cette liberté là peut être extrêmement créative. Et je ne porte pas de jugement sur la façon de s’habiller des personnes que je photographie. Parfois, je les photographie sans même savoir qui elles sont. Je prends un instant de leur vie. Je fais du photojournalisme avec un aspect artistique que j’espère créatif. Car j’essaie de capturer une émotion tout en témoignant d’une allure vestimentaire. C’est mon regard qui se promène durant les défilés.
Depuis cinq ans, vous avez vu énormément de gens différents… Pourriez-vous me dire un nom, une personne qui pourrait devenir une icône de style dans le futur, quelqu’un qui sort du lot ? Oh oui. Eva Fontanelli, par exemple, qui travaille pour « Elle » version italienne. C’est une moderne Audrey Hephburn. Elle a vraiment un style, un goût exquis. Elle est encore très jeune, et je suis parfois gêne quand je la prends en photo à côté de son boss.
Je peux écrire cela dans l’interview ? C’est finalement très personnel. A travers l’objectif on voit des choses que les autres ne voient pas. Votre travail est aussi une loupe sur votre personnalité ? Oh oui, elle en est consciente. Mais c’est un jeu et c’est charmant. Je crois que cela donne une sincérité à la photo et rend ceux que je photographie plus humains. Je pense aussi à Georges Cortina qui a un vrai style. Ces gens me fascinent et je ne veux pas forcément les connaître intimement. Je veux garder une distance pour continuer à être fasciné et surpris quand je viens à leur rencontre.
Vous m’avez plusieurs fois photographié. Et inévitablement je me suis dit que vos photos seraient en archive. Dans dix ans, on verra comment je m’habillais. Cela me fait peur car je n’accorde pas trop d’importance à mes tenues. Finalement le vêtement le plus commode serait de porter un uniforme, d’être toujours habillé pareil, comme le font certains designers… Mais j’aime, comme vous, l’idée que la mode soit faite pour changer et s’amuser en fonction de son humeur. Etes vous conscient de la dimension d’archivage presque anthropologique que comporte votre travail sur l’époque et sur les us et coutumes vestimentaires ? Oui, mais cela rend encore une fois plus humains les gens de la mode. Et on voit de moins en moins de personnes avec toujours le même habit ou uniforme.
J’aime vos choix et vos prises de risque. C’est important de dire aux gens qui nous lisent qu’il faut oser. Dites-nous ce que vous avez fait pour en arriver là ? Ca s’est fait simplement, j’adore la photo. Ca a toujours été une passion. Pendant deux ans je me suis occupé essentiellement à la maison de mes enfants et je les ai photographiés. Ensuite j’ai commencé à photographier les gens aux abords des défilés et le site internet Style.com s’est intéressé à mon travail. Au départ je ne faisais pas ça pour de l’argent et puis on m’a payé pour aller aux défilés et prêt à porter masculin et voilà…
Quelle chance d’avoir été approché par le meilleur site de mode aux Etats-Unis… Oh oui, et je ne les connaissais même pas à l’époque. Ils m’ont engage, malgré un risque pour eux, mais ça a très vite marché. Plusieurs années auparavant, je travaillais dans des showrooms de vente, car j’avais fait des études en marketing et commerce de mode. Cette expérience m’a fait comprendre et aimer le vêtement, les collections. Ensuite j’ai pris quelques cours de photo pour apprendre un peu mieux la technique et la lumière et je me suis mis à faire des photos dans la rue pour apprendre. Mais rapidement je me suis aperçu que je me concentrais sur des gens stylés. Je me suis alors dit qu’il serait pertinent de mélanger mes photos d’anonymes avec celles des célébrités de la mode pour n’en tirer qu’un trait commun : le look. J’ai senti que je tenais là quelque chose qui pouvait intéresser pas mal de gens. J’avais confiance en mon regard et mon point de vue.
Parlons de ce regard. Quand on vous voit pour la première fois on est fasciné par vos yeux bleus et votre look très années 50, style
Cary Grant, Humphrey Bogart. Vous avez toujours eu ce look ? Non, mais j’ai toujours aimé la mode. Je consulte la presse et la mode masculine depuis que j’ai 14 ans. J’ai eu plusieurs styles et tenues. Comme je le disais auparavant, on met du temps à trouver son style. Surtout quand on réussit et qu’on a suffisamment d’argent pour acheter toutes les marques. C’est pour cela que je pense souvent à Kanye West. Quand on peut tout s’offrir, comment trouver son style… J’ai toujours aimé la mode des tailleurs italiens, mais j’ai dû aussi adapter mon style à mon train de vie, à mon travail. Je voyage beaucoup, je suis presque toujours dehors donc je dois être élégant mais plutôt sport. Alors je me suis concentré sur les grands classiques américains, les converses, les polos et les vestes militaires… que je mélange avec l’old school italien.
C’est étonnant pour un américain comme vous, père de famille, hétérosexuel, d’évoluer dans un milieu tel que la mode… Les hommes aux USA ne voient-ils pas la mode comme un danger pour leur virilité ? Je crois que c’est partout pareil et pas juste aux Etats-Unis… J’aime la mode, c’est mon milieu professionnel, mais je garde aussi mes distances. J’adore le sort, j’aime aller au musée, dans les galeries… En vacances je ne prends pratiquement plus de photos.
Vos photos s’affichent le jour même sur votre site. Pas d’impression papier, c’est presque instantané… Est-ce le début de la fin de la presse papier ? Disons que j’aime aujourd’hui cette rapidité et le public s’y habitue de plus en plus. On veut tout voir et le plus rapidement possible. En plus, les images digitales sont encore plus belles sur écran. Les magazines papier perdureront grâce à une ligne artistique forte car la presse d’information, le news magazine se suffisent sur le net.
Qu’aimeriez-vous faire encore que vous n’avez pas entrepris ? Oh, avec The Sartorialist, le concept peut s’étendre aux voyages d’où je peux créer, faire part de mes découvertes ou développer des ventes en ligne d’objets trouvés… Je prépare un prochain livre qui serait un guide de style pour l’homme… D’une passion est né un vrai business et un travail qui influence d’autres créatifs, c’est une vraie réussite. En tout cas je ne pourrais faire autre chose aujourd’hui.
THE SARTORIALIST de Scott Schuman, Ed Penguin, 2009.
Crédits photographiques : The Sartorialist
L’Officiel Hommes, Style.com, JalouGallery.com